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.Ça y est, j'aperçois mon grand bébé qui attend sa maman chérie (moi), et me poste docilement sur le trottoir d'en face afin qu'elle me rejoigne.Son goûter est planqué, je le lui donnerai plus tard histoire de ne pas l'embarrasser devant ses copines.D'ailleurs une fois à mes côtés, respectueuse jusqu'au bout, en public, de son statut de préadolescente, je réduis les effusions au minimum (et c'est peu dire que ça me coûte, moi que l'on compare à la mémé du petit Nicolas à cause de sa réplique favorite déclinée à l'infini : « Un bisouuu ? »).Puis, sans perdre une minute, j'attaque mon interrogatoire habituel : Comment vont ses amies ? Qui a fait quoi ? Qui a dit quoi ? Qui a répondu quoi ?Sa journée constitue pour moi une telenovela grandeur nature, dont les acteurs sont tous jeunes et beaux (sous leur acné), avec des prénoms complètement improbables il y a une trentaine d'années.Je ne me lasse pas d'apprendre que Fantine s'est disputée avec Daisy au sujet d'une place de casier, que ELP (Eolia la Pimbêche) a mis aujourd'hui une paire de bottes si laide qu'elle a certainement dû la piquer à un nain de jardin, ou que Myrtille s'est fait gauler par le prof de maths en train de graver « Théodule je t'aime » sur la table à la pointe de son compas.Le Théodule en question, alerté par le chahut de la classe, ayant eu cette phrase tellement stylée âge ingrat : « Moi, sortir avec Myrtille ? Je préférerais mâcher une verrue ! »Emportée par le tourbillon de ces révélations croustillantes, qui me ramènent à un temps que les plus de vingt ans ne peuvent pas connaître, je remarque une trace de stylo sur la joue de ma fille.Rapide comme l'éclair, je dégaine un Kleenex, le mouille de ma salive, et entreprend de frotter doucement la tache sur son visage.Chloé se recule, horrifiée, en jetant un coup d'œil autour d'elle pour vérifier qu'aucune de ses copines n'a assisté à la scène.– Mais maman ! Arrête, c'est dégoûtant, tu me nettoies avec ta saliiiive !Sans me démonter, je parviens à l'astiquer encore un coup, l'ultime.– Oooh ça va, hein, tu faisais moins ta chochotte quand tu sirotais mon liquide amniotique.Elle fronce le nez, écœurée, réfléchit un instant, et me demande :– Puisqu'on parle de choses répugnantes, ça me fait penser, maman… où tu étais, en 1970 ?– Eh bien, je n'étais pas née.Je suis née deux ans plus tard, dis-je avec une pointe de fierté dans la voix, comme si j'avais prononcé « dix » et non pas « deux ».– Moi je sais où j'étais, déclare-t-elle satisfaite.J'étais l'ovule d'un ovule.– Héhé ! Je t'aime, donne-moi un bisou.– Moi aussi je m'aime, dit-elle en me tendant une joue que je ventouse bruyamment, avant de m'attaquer ensuite à celle de sa sœur, résignée.Et dire qu'à son âge je croyais qu'on pouvait tomber enceinte en buvant au goulot d'une bouteille, juste après qu'un garçon a bu dedans.En fait, quand j'étais petite, je croyais que les lots de culottes jetables étaient destinés à être achetés puis jetés aussitôt arrivé à la maison (j'avais vu ma mère le faire, suite à l'accouchement de mon frère.En fait elle s'était juste trompée de taille).Je croyais que, dans les films, les acteurs mettaient un bout de film plastique alimentaire sur leurs lèvres avant de s'embrasser.J'étais terrifiée à l'idée qu'un cerisier pousse dans mon ventre après avoir avalé un noyau de cerise.Et j'ai même tenté, une fois, de faire éclore des œufs achetés en boîte au supermarché en les plaçant au creux d'une écharpe roulée en boule près du radiateur.Ouais, quand j'étais petite, j'étais à l'aube d'immenses découvertes.Nous faisons un saut au magasin d'alimentation en face de la maison, malgré les vives protestations des fruits de mes entrailles, qui se croient revenus au doux temps de leur vie intra-utérine, lorsque la nourriture arrivait directement par leur cordon sans qu'ils aient besoin d'aller la chercher.Qu'est-ce que vous croyez, les microbes, que ça m'amuse ? Moi aussi j'ai été un fœtus, moi aussi j'adorerais me faire servir, comme ça, directement du placenta au consommateur.Efficacité maternelle, hop hop hop, le tour des rayons se fait en quelques minutes.Déposés sur le tapis roulant, une caissière scanne les produits tandis que je les range dans un immense sac fluo avec la dextérité d'une championne de Tetris.Les objets les plus volumineux sont placés en bas, chaque espace est optimisé pour contenir un paquet de la forme adéquate, faisant en sorte qu'au final, rien ne déborde.Les mamans sont définitivement les sorcières bien-aimées du foyer, accomplissant des prodiges, gagnant du temps, délestant de leurs charges les autres membres de la famille en un tour de nez, comme si de rien n'était.En retour, elles obtiennent une reconnaissance équivalente : rien.Arrivées dans notre résidence, les filles croisent Dorothée, une petite voisine de leur âge dont la maman est une infatigable bavarde.Par bonheur, la mère a déjà hameçonné une autre proie, me laissant ainsi la possibilité de fuir avant qu'elle ne repère ma présence.Ou pas.Car les enfants ont dégainé un lot de cartes Pokemon sorties d'on ne sait où, et commencent à se les échanger avec désinvolture, employant un langage aussi accessible que celui d'un ingénieur de la Nasa taillant le bout de gras avec un collègue au sujet du dernier réacteur à la mode.Rhinoféros niv.43.PV 90.Niveau 1, évolution de Rhinocorne.La tempête se lève.30 +.Si une carte Stade entre en jeu, cette attaque inflige 30 dégâts plus 20 dégâts supplémentaires.Défaussez cette carte stade.Cratère.60.Rhinoféros s'inflige 10 dégâts.Votre adversaire échange le Pokémon Défenseur avec un de ses Pokémon de Banc, s'il en a.Voilà ce que l'on peut trouver sur UNE SEULE de ces fameuses cartes Pokémon.Moi, à neuf ans, je jouais à la tapette : tu prends un autocollant Panini, tu tapes dessus avec la paume de ta main incurvée, s'il saute et se retourne : il est à toi.Basta [ Pobierz całość w formacie PDF ]

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