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.Venez, nous sommes presque arrivés.Une charrette tirée par deux ânes bloqua l’entrée de l’impasse.Cinq hommes, vêtus de galabiehs, s’assirent sur le sol et fumèrent le narguilé.Impossible de s’enfuir par là.Sur la gauche, des murs lépreux ; sur la droite, des boutiques abandonnées dont le rideau de fer était abaissé.Il ne restait plus qu’à progresser vers le fond de l’impasse où s’entassaient ordures, bidons rouillés, bouteilles en plastique et vieux papiers.— Tuez-moi tout de suite, exigea Mark, mais en face.— Vous dramatisez la situation.— Maintenant ou plus tard, quelle importance ?— C’est un point de vue ; auparavant, peut-être pourrions-nous prendre un verre ?Kamel avança.Du tas d’ordures sortirent trois hommes armés de pistolets qui le saluèrent avec déférence ; Mark s’attendait à être fauché par les balles, mais les canons ne se braquèrent pas sur lui.Au fond de l’impasse, un trou ; on ne le discernait que le nez dessus.Kamel s’y engouffra en souplesse.Cette fois, les armes devinrent menaçantes ; Mark était invité à suivre le même chemin.Il se courba, franchit un sas étroit et se redressa dans un boyau comparable à un couloir de pyramide.À une dizaine de mètres, une lumière.— Faites attention à la marche, recommanda Kamel, et refermez derrière vous.L’Américain enjamba un seuil de pierre, couvert de hiéroglyphes, et repoussa une porte blindée.Le spectacle le stupéfia.Une immense salle à coupole, ornée de vitraux colorés, un sol de mosaïque bleu et blanc représentant des fleurs, des panneaux de bois aux arabesques ouvragées avec un extrême raffinement, des meubles en marqueterie agrémentée d’ivoire et de nacre, un jardin intérieur peuplé de rosiers et de jasmins, une fontaine en granit rose, des vasques en calcaire poli, des niches abritant des statues égyptiennes.— Vous aimez ? C’était le harem secret d’un guerrier du XIIIesiècle ; le rude gaillard souhaitait éviter les convoitises.Le système d’aération, masqué dans les nervures de la coupole, est une merveille.Ma famille a acquis cet endroit au XVIe siècle et l’a entretenu avec amour.L’administration l’a oublié, et c’est bien ainsi.Habiter un palais qui n’existe plus procure une jouissance certaine.Le regard de Mark allait d’un chef-d’œuvre à l’autre, enivré par tant de beauté.— J’avoue ma préférence pour la statuaire du Moyen Empire, révéla Kamel.Ma plus belle pièce est une statue du pharaon Amenemhat III, juste à votre droite.Son regard est profond, il n’a confiance en personne et contemple son royaume avec le parfait détachement de l’être accompli.Pendant de longues minutes, Mark oublia tout et flâna comme un visiteur de musée ; Kamel ne possédait que des œuvres d’une extrême rareté.— Les émotions de cette rude journée ont dû vous donner soif ; que penseriez-vous d’un vrai porto, un vintage de 1902 ?L’Egyptien versa le nectar dans une coupe fatimide en argent ; Mark l’accepta, fasciné.Voici quelques heures, il croupissait au fond d’un cachot sordide ; à présent, il buvait un cru exceptionnel, dans un palais hors du temps, en compagnie d’un homme dont il ne savait rien, sauf qu’il tenait sa vie entre ses mains.Il but d’un trait.— Si vous n’y voyez pas d’objection, nous dînerons au Champagne ; j’ai commandé un repas très traditionnel, mais préparé par le meilleur cuisinier du Caire : foui, fattah, kofta et om ali.Le foui, des fèves brunes mijotées à petit feu dans un récipient en terre cuite, avec du citron, du cumin, une sauce de sésame et une salade d’oignons ; le fattah, de l’agneau grillé accompagné de riz et d’ail ; la kofta, des boulettes de viande hachée, assaisonnée avec des épices ; le om ali, un flan au lait et à la crème fraîche, truffé de pistaches et servi chaud.Mark prit conscience qu’il mourait de faim.Kamel le pria de s’asseoir sur des coussins de soie devant lesquels étaient disposés des plateaux en cuivre ciselé qu’éclairaient des bougeoirs en or.L’Égyptien servit son hôte dans des assiettes en vermeil ; le Champagne coula du bec d’une aiguière en cristal de roche.— Ne seriez-vous pas musulman, Kamel ?— Musulman et sunnite, comme quatre-vingt-dix pour cent de mes compatriotes.J’ai fait une partie de mes études à la mosquée al-Azhar et je connais le Coran par cœur ; l’alcool n’est pas interdit à celui qui sait l’apprécier en gardant le contrôle de sa pensée.— Interprétation très libre.— La vie n’est-elle pas un jeu qui dépasse les dogmes ? L’article 2 de notre Constitution stipule que « les principes de la loi islamique sont une source essentielle de la législation » ; quelle est cette loi et quelles sont les autres sources ? Vouloir appliquer à l’Égypte du XXIe siècle les règles édictées par Mahomet est contraire, à l’esprit de l’islam.— Qu’attendez-vous de moi ?— Tout homme est fragile, monsieur Walker, tout homme a des faiblesses.Mon métier consiste à les découvrir et à en tirer profit.La magie se brisa ; au prince des Mille et Une Nuits succédait un professionnel impitoyable.— J’ai horreur d’être manipulé.— Je vous comprends, mais vous n’êtes pas en position de vous révolter ; l’un de nos proverbes vous dicte la seule attitude possible : « Baise la main que tu ne peux mordre.»23Malgré l’excellence des plats, Mark n’avait plus d’appétit.Kamel dégustait, avec une élégance souveraine, sans la moindre hâte [ Pobierz całość w formacie PDF ]

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